
Écrit par
Baptiste Doisneau
UTMB 2026 : à la rencontre de 4 athlètes féminines ACG avec Mélanie de Own Ground
L’UTMB 2026 nous a offert une expérience inoubliable, et c’est avec Own Ground : une plateforme engagée pour la visibilité des femmes dans les sports outdoor, que nous avons pu rencontrer quatre athlètes ACG inspirantes juste après leurs courses.
Invités par ACG à l'UTMB 2026, nous avons vécu une semaine intense, chargée en émotions et en rencontres.
Aux côtés de Mélanie de Mélanie, un collectif féminin qui documente et met en lumière les femmes dans les sports outdoor, nous avons eu la chance d'interviewer quatre athlètes ACG le dimanche matin, à l'athlete house de Chamonix.
Deux sujets au cœur des échanges : comment se préparer à Chamonix depuis l'Asie et l’Amérique, et ce que ça fait d'être une femme dans ce sport.
Nous avons posé nos questions à Yao Miao (3ème sur la CCC 2026), Bailey Kowalczyk (Top 5 Sierre-Zinal et Golden Trail World Series 2022), Jennifer Lichter (Gagnante des Western States 100 2026) et Riley Brady (Gagnante du Black Canyon 100k 2025).


Yao Miao (Lijiang, Chine)
Alors, quelle est la plus grande différence à Chamonix en termes de climat et de terrain ? Comment ajustez-vous vos séances d’entraînement pour rester compétitive ici ?
En fait, en Chine, je vis désormais dans la ville de Lijiang, dans le Yunnan, près de très hautes montagnes enneigées. Cette région présente des montées et descentes très similaires à celles de Chamonix. J’avais donc déjà simulé ce type de parcours pendant mon entraînement avant de venir ici. Pour mes séances, j’intègre systématiquement un pourcentage comparable de travail en montée et en descente. C’est mon entraînement habituel en Chine, et comme nous étions sur place un mois avant la course, j’ai aussi pu m’entraîner directement sur le parcours.
Est-ce que t’entraîner dans un climat différent chez toi, plus chaud, plus humide ou plus sec, t’a donné un avantage particulier pour courir à Chamonix ? Et si oui, comment recrées-tu ces conditions à l’entraînement ?
La ville où j’habite a un climat assez proche de celui de Chamonix, avec des températures comparables. Un autre avantage, c’est que j’évolue à haute altitude : environ 2 400 mètres pour la ville, et encore plus pour les montagnes, c’est même plus élevé que Chamonix ! Ça ne me pose donc aucun problème. Pendant mes entraînements quotidiens, le temps change beaucoup là-bas aussi : il peut pleuvoir une minute, et quelques minutes plus tard, il fait très chaud. C’est un défi à l’entraînement, mais c’est aussi ce qui rend la course comme la CCC si exigeante. Le temps a beaucoup varié pendant l’épreuve cette année, mais ça ne m’a pas déstabilisée parce que je m’y étais préparée.
Vous êtes la première athlète asiatique à remporter le championnat des UTMB World Series Finals. Est-ce que ce poids te donne plutôt un sentiment de responsabilité ou de liberté ?
Pour moi, c’est plutôt un sentiment de liberté.
Qu’aimeriez-vous que les jeunes femmes asiatiques qui vous regardent retiennent ?
Je pense que c’est avant tout le courage. Pour les jeunes athlètes, elles devraient oser partir, courir davantage en Europe ou dans des compétitions internationales, affronter la concurrence et progresser. Et pour les jeunes filles qui ne sont pas athlètes, j’espère aussi qu’elles auront le courage de choisir la vie, le travail qu’elles aiment, et de vivre selon leur propre style de vie.
Pour finir, penses-tu que le trail running est prêt à accueillir plus de diversité, ou reste-t-il du travail à faire ?
À l’avenir, la diversité se développera davantage. Mais pour l’instant, elle en est encore à ses débuts. Il reste beaucoup de choses à améliorer. Et pour les athlètes professionnelles, leur routine doit aussi évoluer.


Bailey Kowalczyk (Boulder, CO, États-Unis)
Parlons de ton environnement d’entraînement. D’habitude, il est très différent du massif du Mont-Blanc, non ? Comment organises-tu ta saison pour être spécifiquement préparée au climat, à l’altitude et à la technicité de Chamonix ?
Oui, en fait, je suis arrivée à Chamonix deux mois plus tôt cette année. J’aime vraiment passer du temps ici, sur les sentiers. Je course beaucoup en Europe, donc je connais bien cet environnement et je sais comment recréer certaines conditions depuis le Colorado. Là-bas, nous avons aussi des sentiers très pentus, donc je peux reproduire ça. Ce qui manque, en revanche, ce sont les longues montées et l’altitude élevée de Chamonix. J’essaie donc d’accumuler un maximum de dénivelé positif et de m’entraîner sur des terrains similaires. Mais venir tôt cette année m’a vraiment aidée à m’imprégner de l’environnement et de tous les éléments qui allaient jouer lors de la course.
Si tu devais donner un seul conseil à un coureur qui vient pour la première fois à Chamonix, pour s’entraîner ou courir, en partant d’un climat ou d’un terrain différent, quelle serait la priorité absolue pour bien préparer son arrivée ?
Je pense qu’il faut se concentrer sur l’effort et le temps passé plutôt que sur la distance. Beaucoup de gens arrivent ici et essaient de courir la même distance qu’à la maison. Mais avec des dénivelés bien plus raides, les sorties deviennent beaucoup plus longues, et on risque de se brûler avant même le jour J. Donc oui, l’effort et la durée comptent bien plus que les kilomètres. C’est un peu comme dans la vie : il faut adapter sa stratégie pour ne pas se mettre dans le rouge avant l’essentiel.
Que voudrais-tu que les jeunes femmes, surtout celles qui n’ont pas eu de modèles inspirants, voient en toi quand elles te regardent courir ?
C’est une question qui me tient vraiment à cœur. En fait, une des raisons pour lesquelles j’utilise ma voix dans ce sport, c’est que je veux être ce modèle que je n’ai pas eu quand j’étais plus jeune. Ce que j’espère qu’elles verront, c’est la persévérance face aux défis, le fait de ne pas abandonner et de se défendre soi-même. Le trail, c’est un sport où tout le monde a sa place, peu importe sa vitesse ou ses objectifs. Et c’est ça qui le rend si beau. En montrant ma détermination et en utilisant ma voix, j’espère que d’autres femmes oseront participer à des courses qui peuvent leur sembler intimidantes… parce qu’elles ont tout à fait leur place, et on peut faire des choses difficiles ensemble.
Et si tu pouvais dire quelque chose à toi-même, enfant ?
Je lui dirais : « Ce n’est pas fini tant que tu n’as pas décidé que c’est fini ». En gros, ne renonce pas juste parce que quelqu’un te dit que tu ne peux pas. C’est à moi de décider si c’est terminé ou non, pas à quelqu’un d’autre. Personne n’a le droit de me dire ce que je peux ou ne peux pas faire. Pendant ma carrière, j’ai trop souvent laissé les autres décider à ma place : me dire ce que je valais, quand arrêter, etc. Aujourd’hui, je sais que si j’ai envie de participer à une course, j’y vais. Si je veux continuer, je continue. C’est moi qui conduis ma vie. Alors oui, ne jamais abandonner… mais surtout, ne jamais laisser quelqu’un d’autre décider pour toi.


Jennifer Lichter (Missoula, MT, États-Unis)
Ton environnement d’entraînement habituel est très différent du massif du Mont-Blanc. Comment organises-tu ta saison pour être spécifiquement préparée au climat et au dénivelé de Chamonix ?
En fait, je suis dans une situation un peu particulière : la CCC n’était pas ma course principale cette année, contrairement à Western States. D’habitude, si je me concentrais uniquement sur Chamonix, j’essaierais de trouver des montagnes aux États-Unis qui s’en approchent. On en a, mais elles sont souvent plus sauvages, plus brutales, et moins accessibles depuis les villes. La plupart des coureurs essaient de reproduire ce type de terrain avec ce qu’ils ont sous la main. Une autre stratégie, c’est de venir plus tôt pour une session d’entraînement et s’habituer à ce genre de relief.
Si tu devais donner un seul conseil à un coureur qui vient pour la première fois à Chamonix, pour s’entraîner ou courir, en partant d’un climat différent, quelle serait la priorité absolue dans sa préparation ?
Je pense que c’est surtout la technicité. On trouve des montées et descentes raides partout, mais ce qui rend Chamonix unique, c’est l’aspect technique : les rochers, les passages étroits… On ne peut pas courir partout. Mon conseil est d'apprendre à marcher vite. Maîtriser la technique de la power hike (montée en puissance) pour ne pas forcer sur des terrains où la course est impossible. Il faut s’adapter au terrain, pas le contraire. Et généralement, quand on fait ça, on s’en sort très bien.
Tu as battu le record de Western States cette année. Félicitations ! Comment est-ce de faire partie de cette lignée de femmes qui réécrivent ce qui est possible ?
Oh, c’est tout ce pour quoi j’ai travaillé toute ma vie. C’est ce dont je rêvais quand je suis devenue coureuse professionnelle de trail. Toute coureuse professionnelle peut vous le dire : on veut toutes faire partie des meilleures. Et aujourd’hui, être dans cette position et inspirer d’autres femmes à y parvenir… Parfois, on a l’impression que ces performances sont inaccessibles. Mais c’est un bon rappel : tout est possible si on y croit vraiment. Devenir son propre héros, en quelque sorte. J’espère juste que je pourrai inspirer quelqu’un à se dire : « Si j’y crois et que je travaille dur, je peux y arriver. » Je suis vraiment heureuse de vivre cette période de ma carrière.
C’est tellement inspirant ! Voir des femmes comme toi battre des records et redéfinir les limites, c’est essentiel. On voit de plus en plus de filles puissantes dans ce milieu, et c’est crucial pour la représentation. Il nous faut plus de femmes sur les sentiers. Tu es aussi devenue guide de montagne. Qu’est-ce que la montagne t’apporte que la course ne peut pas te donner ?
Probablement la force. Les montagnes te révèlent à toi-même, tu sais ? Elles exigent une détermination et une résilience que tu ne trouves pas ailleurs. Contrairement à une route, gravir une montagne, c’est bien plus difficile. Ça te force à puiser en toi, à donner le meilleur de toi-même. Et c’est ça qui est beau : les montagnes, c’est la force incarnée. Quand je les regarde, je me dis : « Elles sont immenses, puissantes… Il faut être aussi forte pour courir avec elles, ou en elles. » Pour moi, elles représentent cette force.
Que voudrais-tu que les jeunes femmes, surtout celles qui n’ont pas eu de modèles inspirants, voient en toi quand elles te regardent courir ?
Peut-être la joie dans le processus, que la course soit parfaite ou plus difficile. Et puis… je ne sais pas, cette joie, c’est important. Et aussi, je veux leur montrer que leur force peut être la leur. Qu’on peut être forte à sa manière, sans suivre un modèle imposé. La force n’a pas une forme, une apparence ou un poids précis. J’espère inspirer les jeunes filles à se dire : « Si je suis ma version la plus forte de moi-même, je peux accomplir de grandes choses. » Et cette force peut prendre mille visages différents.
Pour finir, si tu pouvais dire quelque chose à la petite Jennifer à Bogotá, qu’est-ce que ce serait ?
Oh… Je suis tellement fière d’elle. Elle est si forte. Je lui dirais : « Je suis tellement fière de toi. Malgré tout ce que la vie t’a infligé, tu as refusé de laisser ton passé dicter ton avenir. Je suis fière que tu te sois relevée, que tu aies continué, malgré les épreuves et les traumatismes. Je te ferais juste un énorme câlin ».


Riley Brady (Boulder, CO, États-Unis)
Comment adaptes-tu ta stratégie de course et d’entraînement aux exigences très spécifiques du massif du Mont-Blanc, surtout quand les conditions peuvent changer rapidement entre la vallée et les hauteurs ?
Je vis dans le Colorado, aux États-Unis, où nous avons de grandes montagnes, mais le terrain est très différent de celui d’ici. C’est difficile d’y trouver la même raideur, la même technicité. Ma course principale de la saison avait lieu plus tôt dans l’été, donc j’ai dû rebondir rapidement pour me préparer à ce nouveau type de terrain. J’ai essayé de sortir le plus possible en montagne, de trouver des passages raides… Mais en y étant, j’ai réalisé qu’il fallait adapter mon entraînement. Ce relief est vraiment en dehors de ma zone de confort, donc la prochaine fois, je devrai être plus spécifique dans ma préparation.
Qu’as-tu appris, grâce à l’expérience, sur les facteurs clés qui font la différence à Chamonix ? L’allure, l’acclimatation, le ravitaillement… La gestion mentale, aussi. Lequel de ces éléments devient le plus décisif, à l’entraînement comme le jour de la course ?
Mon objectif avec l’UTMB, c’était surtout d’apprendre. C’était ma première fois ici, et je pense avoir réussi. Il y a des choses sur le parcours que je referais différemment : des choix d’équipement, des stratégies de ravitaillement… Ce qui change vraiment, c’est que les courses ici sont beaucoup plus longues et lentes que ce à quoi je suis habituée. Les ravitos sont aussi très différents de ceux aux États-Unis : la nourriture n’est pas la même, et il faut s’y préparer.
Parlons maintenant de ton identité. Comment gères-tu le fait d’être non-binaire dans un sport qui, par nature, fonctionne avec des catégories binaires, que ce soit pour les courses, l’équipement, le marketing ou les campagnes ?
Pour l’équipement, j’utilise souvent un mélange de vêtements hommes et femmes, et parfois, il faut un peu de temps pour trouver la bonne taille ou le bon ajustement. Mais ACG a été super supportive sur ce point. Côté compétition, les catégories sont binaires, donc je participe aux courses féminines et demande simplement aux commentateurs d’utiliser les pronoms que je préfère (they/them en anglais). Ce n’est pas une solution parfaite, mais je ne me vois pas concourir dans une catégorie non-binaire, faute d’adversaires. Donc c’est comme ça que je navigue entre les deux.
As-tu déjà eu l’impression de devoir choisir entre te rendre visible en tant qu’athlète non-binaire et être prise au sérieux en tant que coureuse ?
Non, je n’ai jamais eu peur de ne pas être prise au sérieux en tant qu’athlète. En revanche, il y a eu des moments où je me suis demandé si j’allais être acceptée et respectée pour qui je suis. Mais globalement, la communauté du trail est très ouverte, et j’ai surtout eu des expériences positives.
Comment vois-tu l’évolution de la diversité dans le trail aujourd’hui ?
Je pense que le sport pourrait être plus diversifié, il y a encore des progrès à faire. Mais dans l’ensemble, les gens dans ce milieu sont très accueillants et ouverts aux différences. Je ne sais pas si forcer la diversité est la solution… Peut-être que le mieux, c’est de continuer à être bienveillant et respectueux envers tout le monde. Ce sont des qualités qui devraient exister partout, après tout.